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L’évolution de la parité euro-dollar cache un anachronisme monétaire profond

L’euro baisse par rapport au dollar au point d’entretenir avec ce dernier une parité parfaite, historique, jamais enregistrée. Ce changement de rapport de force inédit devrait être analysé de manière approfondie en vue d’en cerner les causes, son caractère éventuellement structurel et ses conséquences sur l’Europe et les Etats-Unis d’une part et sur les pays africains de la zone CFA d’autre part.

Il est imprudent et hasardeux dans le contexte actuel de volatilité de l’euro par rapport au dollar de tirer des conclusions hâtives applicables à toutes les situations économiques ; les analyses doivent être ciblées et circonstanciées en fonction du profil de chaque économie en convoquant des éléments comme les moteurs de la croissance (exportation, investissements, consommation), la structure des échanges, le degré de dépendance par rapport à la contrainte extérieure, le profil monétaire des principaux partenaires, la qualité (transformé ou pas) des produits exportés et les objectifs globaux de politique économique.

La volatilité actuelle du dollar par rapport à l’euro ne me semble pas conjoncturelle, en d’autres termes, liée à des phénomènes de spéculation mais bien structurelle.  Elle résulte de plusieurs facteurs au nombre desquels le relèvement systématique des taux d’intérêt aux Etats unis et le fait que ce pays ait été moins touché par la guerre en Ukraine au regard de sa dépendance énergique moins importante notamment du fait du pétrole de schiste. Il convient de rappeler qu’à l’inverse, l’Europe importe 90% du pétrole dont elle a besoin et 70% de ses besoins en gaz qui proviennent en grande partie de Russie (environ 34%).

Les Etats unis ont été globalement moins vulnérables que l’Europe dans un contexte international marqué par les séquelles d’une pandémie dévastatrice et par une situation géopolitique internationale tendue. A cela s’ajoutent des erreurs d’appréciation manifestes des banques centrales (FED et BCE) qui ont mis en œuvre des solutions de politiques monétaires classiques à savoir actionner les taux directeurs alors que les thérapies de relance devaient exceptionnellement sortir du dogme de lutte contre l’inflation pour s’attaquer au relèvement de l’offre grâce à des interventions directes en liquidité. Je reste convaincu que ces erreurs d’appréciation retardent la relance économique au niveau mondial.

Au plan du commerce extérieur, l’Europe devrait tirer profit de cette dévaluation de sa monnaie par rapport au dollar si la tendance de réévaluation du billet vert se confirme sur le moyen terme. Selon Eurostat, l’Union européenne a bénéficié en 2020 d’un excédent commercial de 150 milliards d’euros avec les Etats-Unis.  Une dévaluation de la monnaie relançant les exportations, l’Europe pourrait renforcer ses excédents. Il faut souligner que les effets favorables de l’appréciation du dollar du côté américain sont limités dans la mesure où, le fait d’attirer plus d’investisseurs et par ricochet de liquidité à la faveur de taux d’intérêts élevés pourrait ne pas relancer la machine économique US dans un contexte de mise en œuvre de stratégie économique de Stop et non de Go avec des outils de maitrise inflationniste.

L’Europe devrait gagner au change mais à condition de maitriser deux éléments de risques essentiels que sont d’une part ses difficultés d’approvisionnement énergétiques induites par le conflit russo- ukrainien  et d’autre part, l’exposition à une facturation de ses importations en dollar dans un contexte où, elle paie plus de 80% de sa facture énergétique qui s’élève à 300 milliards d’euros par an, en dollars américains alors que 2% seulement de ses importations d’énergie proviennent des Etats-Unis.

Vers la fin d’un anachronisme monétaire ?

Le dollar américain a longtemps vu sa parité s’inscrire en dessous de l’euro. Or, objectivement et pour plusieurs raisons, ce rapport ne traduit pas la réalité économique.

D’emblée, je dois préciser que je fais partie de ces économistes puristes qui restent convaincus que la monnaie doit être la résultante de la situation et du potentiel économique des nations et non l’inverse. Bref un input au lieu d’un output. Les raisons que j’avance par rapport à la prééminence du dollar sont de plusieurs ordres.


Premièrement, les Etats Unis restent la principale économie du monde avec un PIB estimé en 2021 à 24 796 milliards de dollars par le FMI soit 25% du PIB mondial. La somme des économies des Etats membres de l’UE a représenté un PIB de 14 476 milliards d’euros à la même période.  Les États-Unis disposent de ressources naturelles considérables, d’une fédération politique solide et d’un espace géographique économique homogène ; son économie a montré plus de résilience par rapport à celle européenne.

Deuxièmement, le dollar, reste la principale monnaie d’échange et de réserve mondiale et une référence pour les marchés financiers internationaux. Il est structurellement plus robuste que l’euro, dans la mesure où, il représente près de 65% des réserves de change mondiales, contre environ 20% pour la monnaie européenne.

Troisièmement, les Etats unis assument un leadership mondial reconnu internationalement grâce à sa puissance politique, économique, diplomatique et militaire : 38 % du total des budgets militaires mondiaux en 2019.

Les pays de l’UEMOA dans une situation « mi-figue mi-raisin »

Ces pays ont une balance commerciale structurellement déficitaire par rapport au reste du monde. Les exportations ont été estimées à 20195 milliards de FCFA en 2020 dont 80% en dehors de l’espace euro.  Les Importations quant à elles ressortent à 25 280 milliards à la même année dont 57,7% se font en dehors de la zone euro.

Compte tenu de ce profil de commerce extérieur et toutes choses étant égales par ailleurs, les pays de l’UEMOA pourraient enregistrer des retombées mitigées alors qu’une dévaluation de l’euro par rapport au dollar aurait dû, si ces pays disposaient d’économies performantes, être une opportunité réelle à saisir notamment en matière d’exportation. Au vu des nombreuses contraintes identifiées : exportation de produits à faible valeur ajoutée, importations massives de biens et services, l’UEMOA passe une fois de plus à côté d’une occasion historique

En tout état de cause, les importations en dollars payées plus chères pourraient négativement impacter les balances commerciales et de paiement avec quatre conséquences néfastes sur les économies : amenuiser leurs réserves en devises, générer plus inflation, saper la compétitivité des entreprises par rapport à celles du reste du monde, favoriser des situations de crise alimentaire. Evidemment á cause de tous ces facteurs, générer moins de croissance et plus de pauvreté. Quant au service de la dette en dollars, il devrait augmenter et exposer les pays à des pertes de change importantes.  Ce changement de parité interpelle les pays de l’UEMOA à plusieurs niveaux: ils doivent relancer leur processus d’intégration afin de mieux commercer entre eux en vue de capter les valeurs ajoutées sur place, diversifier les partenaires commerciaux de manière à gérer avec plus d’efficacité les risques monétaires et de change ; ils gagneraient enfin, puisque la monnaie est un instrument de politique économique,  à inscrire leur monnaie commune dans une dynamique de taux flottants calibré en fonction du profil des devises de leurs principaux partenaires. Cela faciliterait par exemple des dévaluations compétitives à l’image du yuan chinois.

Au plan de l’endettement, des réflexions doivent être engagées quand á la dynamisation du marché financier régional, la diversification des profils d’endettement extérieur, le recours aux techniques de couverture de risque de change mais surtout l’utilisation des ressources de l’endettement dans des projets viables.

Magaye GAYE

Economiste international

Professeur à l’Institut Supérieur de Gestion de Paris

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